L'enfer de Verdun (1916)

Voici ce que raconte le capitaine d'infanterie Charles Delvert qui défendit Verdun en juin 1916:

1er juin. L'aspect de la tranchée est atroce. Partout les pierres sont ponctuées de gouttelettes rouges. Par places, des mares de sang. Dans le boyau, des cadavres raidis couverts d'une toile de tente. Une plaie s'ouvre dans la cuisse de l'un deux. La chair, déjà en putréfaction sous le grand soleil, s'est boursouflée hors de l'étoffe et un essaim de grosses mouches bleues s'y presse.

A droite, à gauche, le sol est jonché de débris sans nom. Boîtes à conserve vides, sacs éventrés, casques troués, fusils brisés, éclaboussés de sang. Une odeur insupportable empeste l'air. Pour comble, les Boches nous envoient quelques obus lacrymogènes qui achèvent de rendre l'air irrespirable. Et les lourds coups de marteau des obus ne cessent de frapper autour de nous.

Samedi 3 juin. Il y a près de soixante-douze heures que je n'ai pas dormi. Les Boches attaquent de nouveau au petit jour (2 h 30). Nouvelle distribution de grenades. Hier, on m'en a vidé vingt caisses, il faudra être plus modéré.

Du calme, les enfants ! Laissez-les bien sortir ! On a besoin d'économiser la marchandise. A vingt-cinq pas ! Tapez-leur dans la g... ! A mon commandement. Feu!

Et allez donc !

Un craquement d'explosions. Bien ensemble, bravo ! Une fumée noire s'élève. On voit les groupes boches tournoyer, s'abattre. Un, deux se lèvent sur les genoux et s'esquivent en rampant. Un autre se laisse rouler dans la tranchée, tant il est pressé.

Quelques-uns progressent cependant vers nous, pendant que leurs camarades restés      dans la tranchée et leurs mitrailleurs nous criblent de balles. En rampant, un Boche arrive même jusqu'à mon réseau. On lui envoie une grenade en pleine tête.

A 3 h 30 ils en ont assez et rentrent dans leur trou.

Cité par A. Ducasse, J. Meyer et G. Perreux, Vie et mort des Français, 1914-1918, Hachette.